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Moez-Alexandre Zouari : un franchiseur doit-il craindre le franchisé devenu assez puissant pour vouloir le racheter ?

Franchisé Moez-Alexandre Zouari

Table des matières

Les franchiseurs aiment les multifranchisés, à condition qu’ils sachent rester à leur place. Beaucoup plafonnent le nombre d’unités confiées à un même exploitant, de crainte qu’il pèse trop lourd face à eux, ou qu’il parte un jour avec ses emplacements. Pendant vingt ans, pourtant, le groupe Casino a fait le choix inverse en confiant à Moez-Alexandre Zouari toujours plus de magasins. Il en exploitera ainsi jusqu’à 550[1].

Parti d’une supérette parisienne en 1998, cet entrepreneur est devenu le principal franchisé de Casino, auquel le lie un contrat de master franchise[2], avant de prendre le contrôle de Picard, de Maxi Bazar et de Stokomani. Un niveau jamais atteint par les franchisés croisés dans les épisodes précédents. Car si Greg Flynn exploite 3 000 unités sans être devenu franchiseur, Moez-Alexandre Zouari, lui, a fini par contrôler trois enseignes.

Le 4 juillet 2023, lourdement endetté, Casino rend publiques les deux offres de recapitalisation qu’il a reçues. La première émane du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, et la seconde est portée par un trio composé de Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Moez-Alexandre Zouari. L’homme qui exploite des Franprix et des Monop’ sous contrat depuis vingt-cinq ans propose de reprendre son propre franchiseur. Douze jours plus tard, le trio se retire en dénonçant un processus « biaisé »[3].

L’offre est restée sans suite, mais elle pose une question, certes peu courante mais redoutée des franchiseurs : que devient la relation lorsque le franchisé grandit plus vite qu’eux ?

1998-2008 : une supérette à Ménilmontant, puis cent magasins

Né en 1971, fils et petit-fils de commerçants, Moez-Alexandre Zouari étudie à Paris-Dauphine ; Soraya, sa future épouse, se destine à la médecine[1]. Après une première expérience consistant à implanter des supérettes dans des stations-service pour le compte du groupe Elf, le couple ouvre en 1998 une supérette boulevard de Ménilmontant, à Paris, qui passe rapidement sous enseigne Franprix. Les Zouari se fixent alors un objectif : posséder cent magasins en dix ans[1]. Ils immatriculent leur société, P.R.O. Distribution, en mars 1999[4].

D’emblée, les entrepreneurs se répartissent les rôles : à elle la gestion quotidienne, à lui le commerce et le développement. Moez-Alexandre Zouari se réserve ainsi la recherche d’emplacements et se flatte de « connaître 99 % des agents immobiliers et 65 % des gardiennes de Paris »[1]. Le binôme dépeint dans les épisodes précédents de cette série, à savoir celui du joueur et de l’exploitant chez les basketteurs américains, et celui du couple chez les footballeurs français, va servir ici de socle à la construction d’un groupe.

Mais pourquoi avoir misé sur Franprix ? Cela évacue le risque lié au concept, puisque l’enseigne a fait ses preuves à Paris. Reste le risque sur l’implantation, que Greg Flynn éliminait en rachetant des restaurants déjà ouverts. Au contraire, Moez-Alexandre Zouari en fait son savoir-faire. Dans le commerce de proximité, la clientèle vient à pied ; à Paris, l’Autorité de la concurrence retient une zone de chalandise de 300 à 500 mètres autour du magasin[5]. La rentabilité d’un point de vente peut se jouer à une rue près.

Mais un tel rythme d’ouvertures consomme du capital, et le couple vient à en manquer. En 2003, Casino entre au capital de P.R.O. Distribution, à hauteur de 60 % selon Challenges[1]. Sa participation atteint 73 % en 2026, la famille Zouari conservant les 27 % restants jusqu’à l’accord conclu cette année-là[16].

Dans ce montage, le franchisé cède la majorité de sa société, mais il conserve la conduite de l’exploitation et finance son développement. Avec un franchiseur majoritaire, le montage sort du territoire de la franchise, qui repose sur le capital d’un exploitant indépendant : P.R.O. Distribution s’apparente davantage à une structure de pilotage conjoint de succursales de Casino. Pour sa part, le franchiseur sécurise un parc, des volumes d’achat et l’implication d’un développeur de talent, le tout sans mobiliser ses propres équipes. En 2022, Moez-Alexandre Zouari déclarait : « Nous avons créé conjointement P.R.O. Distribution il y a 25 ans »[6]. Avec le cap des cent magasins franchi en 2008[1], les objectifs qui avaient présidé à la création de la structure ont été rapidement remplis.

2015-2017 : 316 magasins repris à Casino, 550 points de vente

 

Groupe franchise Casino

Crédit : LP/Arnaud Dumontier

Le groupe Casino se trouvant endetté et une partie de ses magasins intégrés perdant de l’argent, Jean-Charles Naouri décide d’en transférer plusieurs centaines (des Leader Price, des Franprix et des supermarchés Casino)[1] à son franchisé. L’Autorité de la concurrence se prononcera d’ailleurs à trois reprises sur ces opérations : 72 magasins en décembre 2015, 119 en mai 2016, 125 en décembre 2017, soit 316 points de vente en deux ans, de la région parisienne au Sud-Ouest[5].

L’Autorité qualifie chacune de « prise de contrôle conjoint » aux côtés de Casino. Juridiquement, ces sociétés communes relèvent de la joint-venture plus que de la franchise. Par exemple pour celle de 2017, les 125 magasins sont logés dans une société commune dotée d’un comité stratégique de trois membres, dont deux désignés par la famille Zouari. Ce comité exerce des prérogatives larges, qu’il s’agisse du budget, des ouvertures, des cessions ou encore des fermetures. Casino conserve un droit d’audit, un droit de préemption sur les titres et, de fait, un droit de veto sur tout changement d’enseigne[5].

Cette répartition, qui laisse au franchiseur tout ce qui constitue un réseau (l’enseigne, l’approvisionnement et la maîtrise de la sortie), produit des résultats. D’après Challenges, les magasins transférés redeviennent bénéficiaires en six mois, et Moez-Alexandre Zouari revendique quatre fois plus d’ouvertures que de fermetures[1]. Sa méthode associe des outils IT qui ajustent les effectifs à l’affluence et une offre réglée magasin par magasin : de la restauration près d’un lycée, un bar à vins dans un quartier résidentiel[1]. À son maximum, son groupe exploite 550 points de vente pour 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires[1]. Lorsqu’il reçoit un prix professionnel en 2022, Moez-Alexandre Zouari rappelle sa passion pour le carrelage, le client et le commerce[7].

Le principe voulant qu’un indépendant surperforme un salarié en raison de son implication se vérifie. Casino l’a appliqué à ses propres succursales, faisant de son principal franchisé un levier de redressement. Lui-même y trouve des volumes qui rentabilisent son back-office, pour des magasins déjà éprouvés par le marché. C’est la logique de Greg Flynn, mais transposée à des succursales que leur propriétaire ne parvenait plus à rentabiliser.

2019-2020 : 198 magasins rendus à Casino, 44,5 % de Picard

Enseigne Picard

Crédit : LP/Arnaud Dumontier

En 2019, les holdings de Jean-Charles Naouri sont placées en procédure de sauvegarde et Casino met Leader Price en vente[1]. Le groupe retient l’offre d’Aldi et, pour lui apporter des magasins intégrés, rachète en décembre le contrôle exclusif de 198 points de vente qu’il détenait jusque-là avec la famille Zouari[8].

Le franchisé perd d’un coup une grande partie de son parc, mais il y gagne ce qui manque souvent aux multifranchisés : une sortie. En dépit du contexte, un parc bien exploité reste un actif que la tête de réseau a intérêt à racheter : ce qu’un contrat bien conçu l’autorise précisément à faire.

Cette cession intervient alors que le couple lorgne sur une enseigne. Le 4 octobre 2019, le groupe suisse Aryzta annonce avoir reçu de la famille Zouari une offre ferme de 156 millions d’euros pour 43 % de Picard. L’acquisition, portée à 44,5 %, est signée en janvier 2020 avec l’appui d’ICG, un fonds gestionnaire d’actifs alternatifs. Picard compte alors 1 100 magasins pour 1,4 milliard d’euros de chiffre d’affaires[9]. Le fonds Lion Capital y reste majoritaire et l’Autorité de la concurrence parle de nouveau de contrôle conjoint[10].

En réalité, plus de quinze ans de sociétés communes avec Casino avaient préparé Moez-Alexandre Zouari à opérer aux côtés d’un actionnaire majoritaire. Mais ici le multifranchisé se positionne de l’autre côté du contrat (Picard développant une partie de son réseau en franchise depuis 2015)[11] : là où Greg Flynn a choisi de rester franchisé, le Français choisit d’entrer au capital d’un franchiseur.

2020-2022 : Teract, Maxi Bazar et Stokomani

Enseigne Maxi Bazar
Enseigne Stockomani

Crédits : Maxi Bazar, Actu.fr

Tous les dossiers n’aboutissent pas nécessairement. En 2020, le couple échoue à reprendre Bio c’Bon, attribué à Carrefour. La même année, Moez-Alexandre Zouari fonde avec Xavier Niel et Matthieu Pigasse une société d’investissement cotée, qui s’associe en 2022 à la coopérative InVivo pour créer Teract. Il en prend la direction générale, mais les trois fondateurs en sortiront en 2026 en cédant leurs titres au géant européen de l’agriculture[12].

Dans le discount non alimentaire, Moez-Alexandre Zouari prend cette fois le contrôle exclusif : celui de Maxi Bazar en décembre 2021 (89 magasins, dont 57 en France), puis de Stokomani en avril 2022 (127 magasins, environ 575 millions d’euros de chiffre d’affaires). Il y voit « un marché résilient et en pleine croissance »[13].

La stratégie qu’il poursuit reste celle d’un franchisé, à savoir racheter des parcs existants plutôt que créer sa propre enseigne. Et le contrat d’origine demeure, puisqu’en septembre 2022, Franprix et la famille Zouari prolongent leur partenariat par anticipation, avec un objectif commun de 75 ouvertures[6]. Un vrai cas d’école : on peut devenir propriétaire d’enseignes sans cesser d’être franchisé.

2023-2026 : une offre sur Casino, 100 % de Picard, 60 % des sociétés communes

À l’été 2023, l’offre déposée avec Xavier Niel et Matthieu Pigasse n’aboutit pas, et c’est Daniel Kretinsky qui prend le contrôle de Casino[3]. Le 30 septembre 2024, la holding du couple, soutenue par ICG, signe une promesse d’achat portant sur la participation majoritaire de Lion Capital dans Picard : 1 185 points de vente, 4 500 salariés, 1,7 milliard d’euros de chiffre d’affaires[14]. L’opération, finalisée depuis, lui donne l’intégralité du capital du descendant des Glacières de Fontainebleau.

On aurait pu s’attendre à une rupture avec Casino, mais elle n’aura pas lieu. En avril 2025, la nouvelle direction de Casino annonce le passage de 27 Monop’ de Paris et d’Île-de-France dans la société commune avec la famille Zouari, détenue à 60 % par celle-ci[15]. Un schéma qui s’étend le 8 juin 2026 à Franprix, où une structure détenue à 60 % par la famille et à 40 % par Franprix exploitera d’abord une trentaine de magasins, puis portera les ouvertures et les acquisitions. Franprix reprend de son côté la totalité de P.R.O. Distribution, dont il détenait 73 %. Philippe Palazzi, directeur général de Casino, y voit « un modèle de proximité agile, entrepreneurial et tourné vers la croissance ». La finalisation est attendue d’ici à la fin de 2026, sous réserve du feu vert de l’Autorité de la concurrence[16].

En vingt-trois ans, la répartition du capital s’est inversée. En 2003, le franchiseur prenait la majorité de la société de son franchisé pour financer sa croissance. En 2026, le franchisé détient la majorité des sociétés chargées de développer les enseignes du franchiseur. Un groupe qui sort d’une restructuration confie son développement à l’exploitant qui avait proposé de le reprendre : on ne saurait mieux mesurer ce que vaut un multifranchisé d’exception.

Aujourd’hui, le groupe de la famille Zouari gère des enseignes de premier plan :

  • Picard (1 230 magasins, 1,9 milliard d’euros de chiffre d’affaires),
  • Stokomani (159 magasins, 700 millions),
  • Maxi Bazar (130 magasins, 250 millions),
  • Auxquelles s’ajoutent les magasins de proximité exploités avec Casino[17].

Ce que cette trajectoire illustre

Un franchiseur a des raisons de craindre la puissance d’un franchisé : au-delà d’une certaine taille, la dépendance devient réciproque, et aucun contrat ne la verrouille entièrement. Casino n’a pourtant pas été mis en difficulté par la taille de Moez-Alexandre Zouari, mais par sa propre dette. Et lorsque le groupe a changé de mains, ses nouveaux dirigeants ont élargi le périmètre de leur partenaire au lieu de le réduire : la relation a reposé sur l’entente entre dirigeants plus que sur les clauses. Si Greg Flynn a bâti le plus grand parc de franchisé au monde sans devenir franchiseur, si les sportifs américains ont appris le métier aux côtés d’exploitants, et si nos footballeurs y sont venus par hasard, Moez-Alexandre Zouari est le seul de notre série à avoir franchi la dernière marche consistant à passer de l’autre côté du contrat.

Voici trois propositions à garder à l’esprit :

1° Un franchisé de grande taille crée une dépendance qu’aucun contrat ne verrouille entièrement ; c’est la vision partagée qui la rend productive.

Face à Casino, Moez-Alexandre Zouari pesait peu, mais Casino dépendait de lui pour exploiter les centaines de magasins qu’il lui confiait. La relation a tenu parce que les deux dirigeants ont bâti une alliance où « 1+1=3 » : au franchisé le front-office, c’est-à-dire les emplacements, les équipes et l’exécution en magasin ; au franchiseur le back-office, avec la marque, le savoir-faire, le modèle économique et ses partenaires, clé en main. La relation de franchise peut alors évoluer vers un véritable partenariat.

2° Entrer au capital de son franchisé est un levier de développement qui peut se manier avec souplesse.

Que la participation soit minoritaire ou majoritaire, qu’elle soit temporaire ou durable : quand les deux parties s’entendent, tous les montages restent envisageables. Et celui entre Casino et Moez-Alexandre Zouari a suivi l’évolution des rapports entre les deux entrepreneurs. Chacun de ces montages sort pourtant du territoire de la franchise stricto sensu, qui repose sur le capital d’un exploitant indépendant. Pour rappel, un franchiseur minoritaire au capital de son partenaire, c’est de la franchise participative ; et un franchiseur majoritaire, c’est une joint-venture, voire du succursalisme confié à un associé.

3° Le métier de franchisé peut préparer à celui de tête de réseau, sans y conduire à tout prix.

On entend encore que le franchisé serait un entrepreneur de second rang. Implanter, redresser, piloter plusieurs enseignes : Moez-Alexandre Zouari en a tiré de quoi prendre le contrôle de Picard, lui-même franchiseur. Greg Flynn a fait le choix inverse, et d’ailleurs bien des franchisés n’ont aucune envie de passer de l’autre côté du contrat, tant les contraintes du franchiseur sont réelles.

Pour conclure

Les réseaux de franchise disposent de trois leviers :

  • Repérer, parmi leurs multifranchisés, ceux pouvant reprendre des succursales en difficulté ou les unités de franchisés sortants ;
  • Proposer à ces exploitants de talent des sociétés communes à la gouvernance claire, où ils décident mais où l’enseigne reste protégée ;
  • Prévoir, enfin, la sortie dès la signature, par un droit de préemption ou une option de rachat.

 

Une question demeure, et que l’on pose volontiers aux franchiseurs de l’Hexagone : lequel de vos (multi)franchisés saurait reprendre demain vos magasins les plus difficiles ? Et que lui proposez-vous pour qu’il le fasse sous votre enseigne plutôt que sous une autre ?

 


Par Julien Siouffi – Président, Franchise Board. Co-auteur de Grandir sans grossir : devenir franchiseur en 12 étapes, Membre du collège des experts de la Fédération Française de la Franchise

  1. Challenges, Claire Bouleau, « Les Zouari, étoiles montantes de la grande distribution », 24 octobre 2020 — débuts, entrée de Casino au capital, transferts de magasins, périmètre maximal.
  2. LSA, « Moez-Alexandre Zouari poursuit son aventure avec Franprix », 21 septembre 2022 — contrat de master franchise.
  3. Reuters, 16 et 17 juillet 2023 — offres sur Casino, retrait du trio.
  4. Annuaire des entreprises (registre national), fiche P.R.O. Distribution, consultée en octobre 2026.
  5. Autorité de la concurrence, décisions 15-DCC-168 (11 décembre 2015), 16-DCC-73 (20 mai 2016) et 17-DCC-231 (27 décembre 2017).
  6. Groupe Casino et Family Office Famille Zouari, communiqué du 21 septembre 2022.
  7. Republik Retail, « Nuit du Commerce Connecté 2022 : Moez-Alexandre Zouari désigné Personnalité Retail de l’Année ».
  8. Autorité de la concurrence, décision 19-DCC-239 du 12 décembre 2019 ; Franchise Magazine, décembre 2019 — reprise par Casino de 198 points de vente.
  9. LSA, 4 octobre 2019 ; Le Figaro avec AFP, 23 janvier 2020 — entrée au capital de Picard.
  10. Autorité de la concurrence, décision 20-DCC-06 du 15 janvier 2020.
  11. AC Franchise, fiche du réseau Picard — développement en franchise depuis 2015.
  12. ESM Magazine, 1er octobre 2024 ; LSA et Le Monde du Droit, juin 2026 — Bio c’Bon, Teract.
  13. Autorité de la concurrence, communiqué du 30 décembre 2021 ; LSA, 21 avril 2022 — Maxi Bazar, Stokomani.
  14. Goodwin, communiqué du 1er octobre 2024 — participation de Lion Capital dans Picard.
  15. Groupe Casino, communiqué du 29 avril 2025 ; LSA, juin 2026 — 27 Monop’, société commune.
  16. Groupe Casino, communiqué du 8 juin 2026.
  17. LSA, « Pourquoi la famille Zouari revoit ses accords avec Casino et consolide sa branche proximité », 10 juin 2026 — périmètre par enseigne.

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