Le sportif de haut niveau a tout du candidat naturel à la franchise : rigueur, sens du collectif, habitude d’exécuter un plan conçu par d’autres. Outre-Atlantique, les enseignes en ont tiré une politique de recrutement. En France, les stars du football entreprennent autrement : en 2022, Blaise Matuidi lançait Origins, un fonds dédié aux jeunes pousses de la tech, rejoint par une cinquantaine de sportifs, dont N’Golo Kanté, Olivier Giroud, Kingsley Coman et Presnel Kimpembe.
Les footballeurs français devenus franchisés viennent d’ailleurs : de la classe moyenne du championnat, celle des longues carrières en Ligue 2, en National ou à l’étranger. Le chercheur Richard Duhautois (CNAM) a étudié le parcours de 108 anciens professionnels, et il en tire deux constats : « aucun de ces footballeurs n’est assez riche pour vivre de ses rentes », et ils « aiment les bars, les restaurants et les brasseries ». Ils ouvrent donc déjà des commerces dans les secteurs où nos réseaux cherchent à se développer, mais ils le font seuls, sans enseigne derrière eux.
Au salon Franchise Expo Paris 2023, un ancien attaquant du Stade Brestois rencontre l’enseigne Armor-Lux, une marque que son épouse et lui, tous deux d’origine bretonne, connaissent bien. En septembre, le couple ouvre une boutique à Nice. C’est le candidat qui est venu à l’enseigne et non l’inverse.
Ces trajectoires posent une question au secteur : ce vivier se constitue-t-il par hasard, ou les franchiseurs ont-ils la faculté de l’organiser ?
2012-2024 : Mehdi Méniri, neuf points de vente et deux enseignes
Crédit : Karim SIARI
Né à Metz en 1977, Mehdi Méniri a joué en défense à Nancy, Troyes, Metz et Bastia, puis au Qatar et aux Émirats, avant de finir à Amnéville en 2012. Il est même sélectionné chez les Espoirs français en 1999, et à vingt-trois reprises chez les Fennecs. Rien ne le destinait au commerce : « Je ne maîtrisais jusque-là que le football. J’avais, un temps, démarré une formation d’entraîneur. Je l’ai arrêtée. Je ne me sentais pas non plus devenir agent de joueur. La franchise a été un nouveau point de départ pour moi. », avance-t-il.
L’année de sa retraite sportive (2012), il immatricule sa première société de restauration à Nancy. Il ouvre le premier Yogurt Factory de la région à Metz, puis à Nancy, à Luxembourg et à Strasbourg, se présentant comme « le franchisé pour tout le Grand Est ».
En parallèle, il développe Columbus Café, avec deux établissements à Metz, un à Nancy, puis deux ouvertures en mars 2024, à Farébersviller et à Épinal, où il cherchait un emplacement depuis trois ans. En 2024, son groupe pèse 3,5 millions d’euros de chiffre d’affaires pour une soixantaine de salariés. Son objectif à cinq ans est de gérer une vingtaine de magasins et de réaliser un CA de 10 millions d’euros, en incluant une troisième enseigne française dans l’épicerie fine.
On doit ce développement à deux choix structurants. Le premier, ne travailler qu’avec des enseignes françaises. Le second, porter le déploiement de Yogurt Factory sur tout le Grand Est pour en capter la croissance : le métier de développeur de réseau exercé côté franchisé, que nous avions observé chez Magic Johnson dans cet article.
L’ancien footballeur confie la clé de sa réussite, qui rejoint d’ailleurs la conviction des enseignes américaines : « Pour les enseignes, ces profils qui ne connaissent rien au commerce, comme le mien par exemple, sont une aubaine car les porteurs de projet ont moins d’idées arrêtées ou préconçues. Cela a été plus facile pour moi en tant que candidat car il n’y avait qu’à se fondre dans un modèle mille fois éprouvé. » Être néophyte devient un atout, tant que le franchiseur transmet un savoir-faire solide.
Son parcours illustre aussi une compétence propre au multifranchisé multi-enseignes : à Farébersviller, le Columbus Café a pris la place d’un Yogurt Factory. Un opérateur qui exploite plusieurs concepts réaffecte un emplacement à celui qui lui convient le mieux, sans changer de local ni repartir de zéro. Le franchisé mono-enseigne, quant à lui, n’a le choix qu’entre tenir et fermer.
La contrainte qu’il met en avant n’est ni le financement ni le recrutement, mais l’absentéisme : « Au niveau d’une équipe de six personnes, pour tenir la semaine et les longues journées, dès qu’il y a quelqu’un d’absent, ça fausse tout et ça devient compliqué. » C’est la limite structurelle des petits formats, et c’est aussi ce qui rend la taille payante : avec plusieurs unités proches, l’exploitant fait tourner son personnel d’un site à l’autre.
Au fond, Mehdi Méniri a changé de poste sur le terrain. « Je vois plus mon rôle comme celui d’un entraîneur qui donne les grandes lignes de conduite. Je suis donc forcément moins dans l’opérationnel », explique-t-il. Il cite en modèle Kamel Boulhadid, fondateur du groupe BK à Mulhouse, qui exploite aujourd’hui plus d’une centaine de restaurants.
2018-2024 : Achille Campion, un MBA et deux enseignes du Groupe Bertrand
Crédit : Peter Fitzpatrick
Né en 1990, Achille Campion a fait carrière loin des pelouses françaises : États-Unis, Suède, Angleterre, puis Irlande, où il remporte en 2017 le championnat et la Coupe avec Cork City. L’année suivante, il raccroche les crampons avant de reprendre ses études afin de décrocher un MBA en finance. Et c’est à 31 ans, en décembre 2021, qu’il préside la société créée pour exploiter l’Hippopotamus d’Amiens.
En avril 2023, deux sociétés voient le jour à Saint-Martin-des-Champs, près de Morlaix, pour y exploiter un Hippopotamus et un Au Bureau. Campion en est directeur général, et leur président est le holding BECA Côte d’Opale, qui chapeaute une trentaine de sociétés de restauration.
L’ancien attaquant n’est donc pas un franchisé isolé, mais il exploite à l’intérieur d’un groupe déjà constitué. Les trois restaurants ont réalisé ensemble 4,5 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024, les deux unités de Morlaix étant encore en montée en charge.
Un choix d’enseignes qui ne doit rien au hasard, puisque Hippopotamus et Au Bureau appartiennent toutes deux au Groupe Bertrand. Avec un seul franchiseur en face de lui, et deux sites voisins près de Morlaix, Campion mutualise le recrutement et l’encadrement de son personnel. Soit, transposé à l’échelle d’Amiens et du pays de Morlaix, l’effet de levier découlant d’une mutualisation du back-office chère à Greg Flynn, dont nous avions retracé le parcours dans un article.
Un joueur qui s’arrête à 28 ans, formé à la finance et adossé à des exploitants confirmés, voit un restaurant franchisé comme un actif dont le résultat est prévisible, donc finançable. C’est le portrait-type de l’entrepreneur multisites que recherchent aujourd’hui les enseignes de restauration.
2010-2023 : Cédric Le Hénaff, de Subway à Armor-Lux
Crédit : LOÏC L’HUILLIER
Une licence STAPS en poche, Cédric Le Hénaff a passé une décennie entre la Ligue 2 et le National, à Brest, Vannes et Beauvais. L’envie d’entreprendre ne lui est pas venue sur le terrain : « J’ai toujours voulu travailler à mon compte, mes grands-parents tenaient un commerce, et mon épouse aussi ».
Il se lance en franchise en ouvrant deux Subway à Brest, mais son expérience tourne court. « Il y a eu une erreur dans mon contrat de franchise, mais je n’étais pas le seul dans ce cas », explique-t-il. Les deux emplacements étaient inadaptés à la ville, et la fréquentation loin du compte.
Le concept Subway n’est alors pas en cause. Le format utilisé était davantage pensé pour des flux métropolitains, et il ne
se transposait pas mécaniquement à une ville moyenne. Une responsabilité que le franchiseur partage avec son franchisé. Le Hénaff passe à autre chose et cofonde une application d’achats pour restaurateurs.
Sept ans plus tard, en 2023, il revient à la franchise avec Armor-Lux, une marque qu’il connaît bien compte tenu de ses origines bretonnes. Il codirige la boutique niçoise avec son épouse : « Je gère la partie commerciale, c’est ma principale activité. » Son premier échec ne l’a donc pas détourné du modèle, mais lui a donné une méthode, à savoir « bien prendre en compte tous les paramètres de la franchise que l’on choisit et bien éplucher le contrat proposé ».
2019-2024 : Grégory Bourillon, adhérent des Mousquetaires
Crédit : B. Fablet/L’Équipe
Grégory Bourillon a le parcours le plus exposé des quatre abordés ici : 379 matchs professionnels entre Rennes, le PSG, où il remporte la Coupe de la Ligue en 2008, Lorient, Reims, Angers et Châteauroux, et une vingtaine de sélections chez les Espoirs. À sa retraite, en 2019, il se voit directeur sportif ou membre du staff d’un club professionnel, et obtient un diplôme universitaire en gestion des organisations sportives.
Mais en 2024, il reprend avec son épouse Cyrielle, venue de la vente dans l’industrie pharmaceutique, l’Intermarché Express de Saint-Jean-de-Monts, en Vendée : 35 salariés permanents, le double en saison. En un an, le couple réalise 70 % des travaux de modernisation prévus et mise sur les
producteurs locaux. Le déclic tient à l’histoire familiale du couple : « Ma famille et celle de mon épouse Cyrielle étaient dans le milieu commerçant. »
Les Mousquetaires ne sont pas un réseau de franchise mais un groupement coopératif, où chaque adhérent devient associé du groupement et participe à son fonctionnement. C’est l’un des modèles les plus exigeants du commerce organisé, où la notoriété individuelle compte moins que la capacité à piloter un magasin dont l’effectif double chaque été. Dans une station balnéaire, il faut recruter, former et encadrer chaque saison une seconde équipe sans dégrader l’exécution : un exercice proche de celui d’un multisite, mais concentré dans un seul point de vente.
Bourillon partage avec Cédric Le Hénaff un trait que l’on retrouvait chez les basketteurs américains évoqués dans un précédent article, où aucun montage ne réussissait sans un exploitant aux côtés du joueur. En France, cet exploitant est plutôt le conjoint.
Ce que ces trajectoire illustrent
Les réseaux français passent à côté du vivier des footballeurs professionnels. À en juger par leurs propres récits, aucun de ces quatre joueurs n’est arrivé en franchise à l’initiative d’une enseigne. Méniri le résume sans détour : « Tout est arrivé par hasard. Grâce aux bonnes personnes. » Le Hénaff est passé par un salon, Bourillon par sa famille, Campion par un MBA. Méniri, Campion et Bourillon s’y sont mis après leur dernier match, là où Junior Bridgeman avait appris le métier pendant ses intersaisons.
Voici trois propositions à garder à l’esprit :
1° Le footballeur de la classe moyenne du championnat a le profil du multifranchisé, pas celui de l’égérie.
Sa notoriété est locale, donc utile principalement là où il s’implante. Son capital est réel mais limité, ce qui l’oblige à participer à son exploitation, plutôt qu’à simplement le placer. Et il s’arrête assez tôt pour bâtir une seconde carrière entière : Méniri exploite neuf points de vente, Campion trois restaurants pour environ 4,5 millions d’euros de chiffre d’affaires.
2° En France, le binôme opérationnel est d’abord familial.
Les enseignes américaines adossent le joueur à un restaurateur professionnel. Ici, c’est le couple qui porte le projet, et la culture commerçante héritée des parents ou des grands-parents qui concourt à sa viabilité. Campion fait exception en rejoignant un groupe d’exploitants déjà en place, ce qui revient au même principe : un franchiseur qui recrute un ancien sportif a intérêt à évaluer le foyer, ou l’équipe, autant que le candidat.
3° Le risque d’un sportif en franchise tient au contrat et à l’implantation, pas à son inexpérience.
Méniri voit dans sa méconnaissance initiale du commerce « une aubaine » pour les enseignes, et Le Hénaff a échoué pour des raisons contractuelles et d’implantation, pas en raison du concept. L’accompagnement doit donc porter sur ce que le candidat ne sait pas lire : le DIP, le bail, le flux.
Les leviers existent, et ils coûtent peu. Un ancien joueur devenu multifranchisé convaincra plus sûrement un défenseur de Ligue 2 en fin de contrat que n’importe quelle plaquette : la cooptation que nous avons vue à l’œuvre entre basketteurs américains peut être transposée. Les centres de formation, les syndicats de joueurs et les cursus de reconversion sont autant de points de contact que peu de réseaux sollicitent, à ma connaissance. Et l’immersion pendant l’intersaison, qui a « fait » Junior Bridgeman, est également exploitable chez nous.
Reste une question qui mérite d’être posée aux franchiseurs de l’Hexagone : qui ira chercher ces joueurs avant leur dernier match, quand il reste une bonne trentaine d’années de vie active devant eux ?
Par Julien Siouffi – Président, Franchise Board. Co-auteur de Grandir sans grossir : devenir franchiseur en 12 étapes, Membre du collège des experts de la Fédération Française de la Franchise
Sources
Le Journal des Entreprises, « Mehdi Méniri (franchisé Colombus Café et Yogurt Factory) : “Dans les affaires comme dans le football, il faut de la rigueur” », 18/04/2024 – périmètre, chiffre d’affaires, effectifs et objectifs de Mehdi Méniri.
L’Officiel de la Franchise, « Ces sportifs qui choisissent la franchise pour se reconvertir », 2024 – citations de Mehdi Méniri ; parcours et portefeuille d’Achille Campion.
Radio Mélodie, 15 mars 2024 – ouverture du Columbus Café de Farébersviller à la place d’un Yogurt Factory.
Tous Entrepreneurs, « L’entrepreneuriat comme reconversion ? », 28 février 2024 – parcours et citations de Cédric Le Hénaff.
Franchise Expo Paris, communiqué de février 2024 – découverte d’Armor-Lux au salon 2023, ouverture à Nice en septembre 2023.
Pappers (registre des sociétés, comptes déposés), consulté en octobre 2026 – sociétés de Mehdi Méniri ; sociétés, gouvernance, chiffres d’affaires et résultats 2024 d’Achille Campion.
Le Courrier Vendéen, mars 2025, repris par Foot Mercato et Le10sport – reprise de l’Intermarché, citations de Grégory Bourillon.
AC Franchise, 20 juin 2025 – effectifs et travaux de l’Intermarché Express de Saint-Jean-de-Monts.
Richard Duhautois, « La reconversion des footballeurs professionnels », Variances (ENSAE), juin 2017.
Sport Buzz Business, 25 mars 2022 – lancement du fonds Origins.
M+ Mulhouse, 2024 – périmètre du groupe BK, plus d’une centaine de restaurants.





